Trois travaux, un même réalisateur : un court métrage de fiction tourné en Casamance sur un pêcheur qui refuse de vendre sa pirogue, un clip pour un groupe de rap de Dakar tourné en une nuit dans un parking, et un film de commande pour une ONG sur l'accès à l'eau à Kaffrine. Sur le papier, rien ne les rapproche — genres différents, commanditaires différents, budgets sans commune mesure. Regardez pourtant les cadrages : les trois films s'attardent sur des mains qui travaillent avant de montrer un visage. Ce n'est pas un hasard de montage, c'est une ligne — la chose que ce réalisateur regarde, quel que soit le projet qu'on lui confie.
C'est cette ligne que cherche un dossier de réalisateur, et c'est elle qui transforme trois travaux hétérogènes en corpus.
Un corpus n'est pas l'ensemble de ce que vous avez tourné. C'est un sous-ensemble choisi parce qu'il raconte quelque chose de cohérent, même quand les sujets, les formats et les commanditaires diffèrent. Deux réalisateurs peuvent avoir tourné exactement les mêmes trois films et n'en faire qu'un seul, ou trois, corpus différents selon la ligne qu'ils choisissent de mettre en avant. Le corpus n'est donc pas un fait objectif inscrit dans vos films : c'est une lecture que vous en proposez, et qui doit être défendable devant quelqu'un qui regarde les mêmes films que vous.
La ligne qui relie des travaux hétérogènes n'a pas une forme unique. Trois familles reviennent le plus souvent, et il est utile de savoir dans laquelle vous cherchez avant de chercher au hasard.
Un territoire : un lieu, une communauté, un milieu social auquel vous revenez, quel que soit le genre du film. Le territoire n'est pas nécessairement géographique — cela peut être un milieu professionnel, une génération, une langue.
Une manière : une façon de filmer qui traverse les projets — un usage du plan-séquence, un refus du gros plan, une direction d'acteurs particulière, un rapport au son. La manière se voit avant de se dire ; c'est souvent la plus facile à repérer sur les rushes eux-mêmes.
Une question récurrente : un problème que vos films posent sans jamais tout à fait le résoudre — la loyauté face à l'intérêt, la transmission ratée entre générations, le rapport à un lieu qu'on quitte. La question récurrente est la plus difficile à formuler et la plus forte quand elle est juste, parce qu'elle donne à un interlocuteur une raison de vous suivre sur le film suivant, dont il ne connaît encore rien.
La méthode la plus fiable ne part pas d'une idée qu'on a de soi-même, elle part des films. Posez trois à cinq travaux devant vous, y compris ceux que vous hésitez à montrer, et cherchez ce qui revient : un cadrage, un type de personnage, un rapport au silence, un lieu qui recommence. Ne cherchez pas d'abord une phrase élégante — cherchez d'abord un fait observable dans au moins deux des travaux. La phrase viendra après, et sera d'autant plus solide qu'elle décrit quelque chose de vérifiable plutôt qu'une intention déclarée.
Pour tester une ligne sur vos propres travaux plutôt que sur l'exemple ci-dessus, utilisez l'outil suivant : saisissez trois à cinq travaux avec leurs attributs, et laissez-le proposer les regroupements possibles.
Il ne vous dira jamais quel travail est le meilleur — ce n'est pas sa fonction, et ce n'est pas non plus celle de cette leçon. Il vous montrera seulement quelles lignes vos travaux racontent déjà, et lesquels ne servent aucune ligne.
Il arrive, en sortie de cursus, que la ligne ne soit pas encore nette — c'est normal, et le cours y revient en leçon 1.4 : on présente une amorce, pas une trajectoire achevée. Dans ce cas, ne remplissez pas le vide par une formule creuse. Une ligne honnête et modeste (« je cherche encore le lieu qui me retient, mais mes trois derniers films tournent tous autour d'un rapport de force domestique ») est plus solide qu'une ligne ambitieuse et fausse. Un interlocuteur professionnel repère la sur-déclaration en une phrase, et elle disqualifie immédiatement.
Trouver la ligne ne suffit pas : il faut ensuite avoir le courage d'écarter tout ce qui ne la sert pas, même les travaux dont vous êtes fier. C'est le sujet de la leçon suivante — et le geste le plus difficile de tout ce cours.